Concours de nouvelles : Projets en gestation, par Stéphanie Calligaro

Publié le 19/02/2021
Publié le 19/02/2021

Voici Projets en gestation, par Stéphanie Calligaro. C'est la troisième nouvelle présentée sur notre site web, après celles de Sébastien Verdier (lauréat) et de Sophie Fontaine.

Projets en gestation

« Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie. » Confucius

Les premières lueurs de l’aube s’infiltraient peu à peu dans la chambre de Laura qui ne dormait plus depuis une bonne heure déjà. Comme chaque matin, elle posa la main sur son ventre, puis s’exhorta à poser un pied par terre. Elle sentit le bébé tressaillir sous le coup de son changement de position. Elle sourit, et se dit que cette journée qui débutait ne pouvait qu’être belle, car on lui avait dit à plusieurs reprises que la grossesse la rendait radieuse, et qu’elle avait la chance d’avoir un mari aimant, d’être entourée par sa famille, et d’avoir des amis fidèles. Et elle allait presque oublier un des piliers du bonheur selon elle : elle exerçait un travail sur mesure, qui lui convenait quasiment en tous points ! Pourtant, cela n’avait pas toujours été le cas.

À ses débuts à la coopérative fruitière, elle avait connu quelques déboires, n’étant pas titulaire du permis de conduire à l’époque, et devant se forger une place dans un milieu à dominante masculine. Elle savait pertinemment que, si aujourd’hui on la respectait, c’est qu’elle s’était affirmée au fil de l’eau, ne laissant rien filtrer qui aurait pu la faire passer pour une personne de faible caractère. Pourtant, le fait qu’elle était tombée enceinte aurait pu la rendre plus vulnérable. C’était son tout premier enfant, et elle évoluait dans l’inconnu, découvrant, au fur et à mesure que les mois s’égrenaient, les avantages et les inconvénients de son statut, tant sur le plan physique et moral, que sur le plan sociétal. Elle jeta furtivement un coup d’œil à son réveil : 6h24 ! Il était temps pour elle de s’apprêter pour se rendre à son travail, justement !

Une fois parvenue à la coopérative, elle se rendit à l’étage afin de saluer sa collaboratrice, Maëva, la secrétaire de direction. Cette dernière, Cilaosienne, rayonnait par l’ovale de son visage encadré par de longs cheveux bouclés ébène, la finesse de ses traits, la noirceur de son regard qu’elle ourlait souvent de khôl et l’aspect mat de sa peau, tandis que Laura avait le teint diaphane, les cheveux blond vénitien, les yeux émeraudes, le nez retroussé et les lèvres fines. Les deux filles avaient intégré la coopérative cinq ans auparavant et avaient fini par se lier d’amitié. La structure était gérée par un agriculteur chevronné qui possédait une exploitation agricole de polyculture. Celui-ci était reconnu pour son charisme, son aisance à communiquer, l’étendue de sa culture et son opiniâtreté. Aussi, Laura lui avait-elle soumis, il y a quelques mois de cela, l’idée de convertir la totalité des exploitations agricoles des vingt-trois adhérents de la coopérative en agriculture raisonnée, ce qui impliquait le respect d’un cahier des charges et l’encadrement par un réseau associatif.

Laura était rarement à court d’idées en ce qui concernait les perspectives d’évolution de la coopérative. C’est pour cela qu’elle avait été recrutée alors qu’elle venait tout juste d’achever un stage de quatre mois au sein de la structure et d’obtenir son Diplôme universitaire et technologique d’Agronomie. En dépit de son manque d’expérience, elle avait su convaincre le président de la coopérative de l’embaucher en s’exprimant avec une grande assurance et maturité et en montrant qu’elle s’était préalablement abondamment documentée sur le paysage agricole local et les lois qui le régissaient, afin d’en tirer des axes d’amélioration pour la coopérative. En effet, en 2010, celle-ci se trouvait dans un tournant majeur pour la plupart des entités du même ordre, à savoir la possibilité pour elles de mutualiser leurs moyens pour rééquilibrer les relations commerciales avec leurs clients, en se regroupant en Organisations de producteurs. Laura avait été reconnaissante envers le président de la coopérative dans la mesure où il l’avait immédiatement jugée à sa juste valeur, et non pas comme une simple stagiaire.

Elle entretenait plus ou moins des rapports satisfaisants avec la majorité des adhérents de la coopérative, car c’était non seulement indispensable qu’elle ait de la crédibilité à leurs yeux afin de pouvoir, à moyen terme, assurer leur reconversion en agriculture raisonnée, mais aussi parce qu’elle les trouvait avenants. Au départ, certains d’entre eux l’avaient mal jugée dans la mesure où elle n’était pas issue du milieu agricole et où ils estimaient qu’elle ne pouvait rien leur apprendre, elle qui ne devait avoir que des connaissances empiriques. Mais Laura avait su faire montre de ténacité pour leur prouver qu’elle en savait davantage que ce qu’elle pouvait bien laisser transparaître. A 25 ans, elle dégageait une aura positive qui suscitait l’adhésion du plus grand nombre à de nombreuses idées qui foisonnaient dans son esprit vif et alerte.

En ce matin du 15 octobre, elle avait la responsabilité de former les adhérents de la coopérative à l’opportunité d’utiliser des équipements de protection individuelle pour appliquer les produits phytosanitaires dans leurs cultures. Alors qu’elle se dirigeait vers la salle de réunion qui jouxtait le bureau de la secrétaire, elle fut prise de vertiges, et se retint in extremis à une lourde chaise avant que sa collègue se précipite vers elle pour la soutenir. Maëva compris très vite que son amie allait faire un malaise vagal si elle n’intervenait pas. Elle la fit allonger sur le sol et hisser ses jambes sur une pile de livres juste au-dessous du climatiseur. Elle attendit quelques minutes que Laura ait recouvré ses esprits avant de l’inciter à boire de l’eau et de lui proposer un peu de sucre pour lui instiller un peu d’énergie supplémentaire.

Quelque peu étourdie, Laura se releva malgré tout prestement et assura à sa collègue que tout allait bien, qu’il fallait à tout prix qu’elle débute sa réunion afin de pouvoir terminer à l’heure et ainsi profiter de sa pause déjeuner. Maëva ne manqua pas de la mettre en garde, que son bébé avait besoin de plus en plus de forces et qu’il puisait sans compter dans ses réserves. Celle-ci proféra quelques paroles de remerciements, mais Maëva compris qu’elle n’avait déjà plus la tête qu’à sa réunion imminente et à la vingtaine d’hommes pressés qui patientaient depuis une bonne quinzaine de minutes dans la salle d’à côté. C’était la première fois depuis qu’elle était enceinte que Laura était sujette à un malaise. Il fallait que cela se produise le jour où elle organisait cette réunion, le stress et l’anxiété sans doute…

Il faut dire que ces derniers temps, Laura n’avait que peu de minutes à elle durant la journée. Contractuellement, ses horaires de travail étaient de 7h à 16h du lundi au jeudi et jusqu’à 15h le vendredi, avec une heure de battement pour la pause déjeuner, mais en réalité, elle quittait souvent la coopérative aux environs de 17h30/18h et avait parfois du travail préparatoire une fois à son domicile, afin d’organiser des réunions, des formations, des visites sur le terrain ou constituer des dossiers de demande de subventions. Au début de sa grossesse, Laura avait sollicité une visite auprès du médecin du travail afin d’aménager son temps, mais il s’était avéré que les nombreuses missions qui incombaient à Laura dans son travail ne souffraient pas de réduction horaire. Elle ne s’absentait que pour ses consultations médicales obligatoires. Par acquit de conscience, elle avait annoncé sa grossesse précocement à son employeur mais s’était gentiment indignée lorsque celui-ci lui avait rétorqué qu’il ne fallait pas qu’elle démissionne sans préavis après la naissance de son enfant. Ainsi, Laura tâchait-elle de mener à bien ses projets tant personnels que professionnels au sein de la coopérative, et elle estimait que cela se passait du mieux possible tant qu’elle parvenait à concilier les deux aspects.

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